Ceuta à l’épreuve de la conflictualité hybride : la crise migratoire comme révélateur des rapports de puissance entre l’Europe et le Maroc

Département des Actualités Internationales 06/08/2026
Fajraoui Nour Ehouda
Introduction
La crise migratoire qui a secoué Ceuta à la fin du mois de juillet et au début du mois d’août 2026 constitue bien davantage qu’un nouvel épisode de migration irrégulière à la frontière entre l’Europe et l’Afrique. Par son ampleur exceptionnelle, sa rapidité et ses répercussions politiques, diplomatiques et sécuritaires, elle révèle les transformations profondes qui affectent aujourd’hui la gestion des frontières européennes et les rapports de puissance en Méditerranée occidentale. Ceuta, territoire espagnol situé sur la côte nord-africaine, apparaît dans ce contexte comme un espace géopolitique particulièrement sensible, où se rencontrent les enjeux de souveraineté, de sécurité, de migration, de diplomatie et de politique européenne.
Selon les données communiquées par les autorités espagnoles au début du mois d’août, environ 72 000 personnes auraient franchi la frontière entre le Maroc et Ceuta, tandis qu’environ 70 000 avaient regagné le territoire marocain quelques jours plus tard. Le bilan humain de cette mobilisation s’est révélé particulièrement lourd, avec plusieurs dizaines de décès signalés. La présence persistante de mineurs non accompagnés et la saturation des capacités d’accueil ont également ajouté une dimension humanitaire majeure à la crise.
L’ampleur de l’événement a immédiatement dépassé le cadre local. Madrid a dû mobiliser des moyens de sécurité considérables, tandis que la crise a rapidement suscité une réaction au niveau européen. Cette européanisation rapide d’un événement territorialement circonscrit illustre une caractéristique fondamentale de Ceuta : bien qu’elle soit située sur le continent africain, la ville constitue une frontière extérieure de l’Union européenne. Toute crise qui y survient est donc susceptible de devenir simultanément une crise espagnole, européenne et méditerranéenne.
La singularité géographique de Ceuta explique en grande partie cette situation. L’enclave constitue une portion du territoire espagnol implantée en Afrique et directement adjacente au territoire marocain. Cette configuration en fait non seulement un point de contact entre deux États, mais également un lieu où se superposent deux conceptions de l’espace, de la souveraineté et de la frontière. La frontière de Ceuta ne sépare donc pas uniquement deux territoires administratifs : elle matérialise une ligne de fracture historique et géopolitique entre l’Europe et l’Afrique, tout en s’inscrivant dans une relation bilatérale complexe entre Madrid et Rabat.
La crise de 2026 doit également être replacée dans une temporalité plus longue. Elle intervient cinq ans après la crise migratoire de mai 2021, lorsque plusieurs milliers de personnes avaient franchi la frontière de Ceuta dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre l’Espagne et le Maroc. Cet épisode avait déjà conduit de nombreux chercheurs à s’interroger sur la possibilité d’une utilisation politique des flux migratoires et sur les conséquences de l’externalisation du contrôle des frontières européennes. La littérature scientifique avait notamment mobilisé le concept de weaponization of migration, développé par Kelly Greenhill, pour analyser la manière dont les mouvements de populations peuvent, dans certaines circonstances, devenir des instruments de coercition politique.
Il serait toutefois méthodologiquement incorrect d’affirmer, sur la seule base des événements de 2026, que la mobilisation migratoire observée à Ceuta résulte d’une stratégie délibérée des autorités marocaines. Une telle affirmation nécessiterait des éléments permettant d’établir l’existence d’une intention politique, d’une organisation ou d’une facilitation consciente du mouvement à des fins coercitives. En revanche, l’existence même de cette possibilité constitue un objet d’analyse géostratégique. La question centrale n’est donc pas uniquement de déterminer si la migration a été « utilisée » comme une arme, mais de comprendre pourquoi une crise migratoire peut aujourd’hui produire des effets comparables à ceux d’une crise sécuritaire ou diplomatique.
C’est précisément cette transformation qui constitue le cœur de la présente analyse. La crise de Ceuta révèle une mutation de la frontière européenne : celle-ci n’est plus seulement un espace de contrôle territorial, mais devient un espace de confrontation indirecte où peuvent se rencontrer mobilité humaine, information, diplomatie, sécurité et rapports de puissance. La question est alors de savoir dans quelle mesure la crise de Ceuta constitue un révélateur de la transformation de la migration en facteur de puissance et de vulnérabilité dans les relations entre le Maroc, l’Espagne et l’Union européenne.
Ceuta, une frontière européenne au cœur de la géopolitique méditerranéenne
Pour comprendre la portée stratégique de la crise, il convient d’abord de revenir sur la position singulière de Ceuta. Sa géographie lui confère une importance disproportionnée par rapport à sa superficie. Située à proximité du détroit de Gibraltar, l’enclave se trouve au croisement de plusieurs espaces stratégiques : l’Atlantique, la Méditerranée, l’Europe et l’Afrique du Nord. Sa position fait d’elle un point d’observation privilégié des dynamiques de circulation humaine, commerciale et militaire qui traversent la Méditerranée occidentale.
Mais la véritable singularité de Ceuta réside dans sa double appartenance géographique et politique. Elle est africaine par sa localisation et européenne par sa souveraineté. Cette situation produit une contradiction fondamentale : l’Europe se trouve physiquement implantée sur le territoire africain tout en cherchant simultanément à renforcer la séparation entre son espace politique et les mobilités provenant du sud de la Méditerranée.
La frontière de Ceuta constitue ainsi l’une des manifestations les plus visibles de la politique européenne de contrôle des mobilités. Elle représente une matérialisation particulièrement concrète de ce que les chercheurs désignent comme l’externalisation des frontières. Depuis plusieurs décennies, l’Union européenne a progressivement développé des mécanismes permettant de déplacer une partie du contrôle migratoire au-delà de ses frontières territoriales. La coopération avec des États comme le Maroc est devenue indispensable à la surveillance des routes migratoires, à la prévention des départs, à la lutte contre les réseaux de passeurs et à l’organisation des retours.
Cette stratégie répond à une logique opérationnelle compréhensible. Pour l’Union européenne, empêcher un départ irrégulier avant qu’il ne se transforme en arrivée sur le territoire européen apparaît souvent plus efficace que gérer les conséquences d’une arrivée. Cependant, cette politique produit une conséquence géopolitique importante : en confiant une partie de la sécurité de sa frontière à un État tiers, l’Europe crée nécessairement une relation d’interdépendance.
Cette interdépendance est particulièrement visible dans le cas du Maroc. Rabat n’est pas simplement un voisin géographique de l’Europe ; il est devenu un acteur essentiel de la gouvernance migratoire européenne en Méditerranée occidentale. Sa capacité à surveiller ou à laisser plus ou moins perméables certaines zones frontalières lui confère une capacité d’influence sur un domaine considéré comme stratégique par l’Espagne et par l’Union européenne.
La frontière européenne apparaît dès lors comme une frontière partiellement externalisée. Elle commence non plus uniquement à Ceuta ou sur les côtes espagnoles, mais également sur le territoire marocain. Cette situation transforme progressivement le contrôle migratoire en instrument de politique extérieure.
De l’externalisation à la dépendance stratégique
La logique d’externalisation comporte un paradoxe fondamental. Elle permet à l’Union européenne de renforcer son contrôle migratoire tout en augmentant sa dépendance à l’égard des États partenaires. Plus le contrôle est externalisé, plus les États chargés de ce contrôle acquièrent une capacité de négociation.
Cette situation peut être comprise à travers le concept d’interdépendance asymétrique développé notamment par Robert Keohane et Joseph Nye. Dans une relation d’interdépendance, les acteurs sont liés les uns aux autres, mais ils ne disposent pas nécessairement des mêmes capacités à supporter les coûts d’une rupture ou d’une perturbation. Celui qui dépend davantage de la coopération de l’autre se trouve généralement dans une position de vulnérabilité supérieure.
Appliquée aux migrations, cette approche permet de comprendre la relation entre l’Europe et le Maroc. L’Union européenne a besoin de la coopération marocaine pour limiter certaines routes migratoires. Le Maroc, de son côté, bénéficie de cette coopération sur les plans économique, diplomatique et sécuritaire, mais possède également une ressource particulière : sa capacité à influencer la dynamique des flux.
La migration devient ainsi une composante de l’interdépendance stratégique.
Ce phénomène ne signifie pas que Rabat utilise nécessairement la migration comme instrument de pression à chaque épisode de tension. Il signifie plutôt que le contrôle des flux constitue désormais une ressource politique susceptible d’être mobilisée dans une relation de négociation.
C’est ici que la crise de Ceuta prend toute sa dimension géopolitique. La question n’est pas simplement celle du franchissement d’une frontière. Elle concerne la capacité d’un État extérieur à l’Union européenne à affecter directement la stabilité d’une frontière européenne.
Cette situation révèle une faiblesse structurelle de l’architecture européenne : l’Union dispose d’une frontière extérieure commune mais ne possède pas toujours une capacité autonome et homogène de contrôle de cette frontière. La sécurité européenne repose donc en partie sur des arrangements avec des acteurs extérieurs dont les intérêts ne sont pas nécessairement identiques à ceux de Bruxelles ou de Madrid.
La crise de Ceuta met brutalement en évidence cette contradiction.
La migration comme instrument potentiel de puissance
L’une des évolutions les plus importantes de la géopolitique contemporaine réside dans l’élargissement de la notion de puissance. Pendant longtemps, la puissance d’un État a principalement été mesurée à travers ses capacités militaires, économiques ou diplomatiques. Or, les transformations des conflits contemporains ont montré que des ressources apparemment non militaires peuvent également devenir des instruments de coercition. La migration appartient à cette catégorie.
Kelly Greenhill a développé le concept de weaponized migration afin d’analyser les situations dans lesquelles les déplacements massifs de populations sont utilisés pour exercer une pression sur un autre État. L’intérêt de cette approche réside dans le fait que les migrants eux-mêmes ne constituent pas l’« arme ». Ce sont les vulnérabilités politiques, sociales et institutionnelles produites par leur déplacement massif qui peuvent être exploitées d’où Cette nuance est fondamentale.
La migration n’est pas en elle-même un acte hostile. Les migrants sont d’abord des individus poursuivant des objectifs personnels, économiques ou familiaux, fuyant parfois des situations de violence ou recherchant de meilleures conditions de vie. La dimension stratégique apparaît lorsque ces mouvements sont consciemment facilités, orientés ou exploités par des acteurs politiques afin de produire une pression sur un État cible.
Dans le cas de Ceuta, cette distinction permet d’éviter deux erreurs analytiques opposées. La première consisterait à considérer automatiquement toute crise migratoire comme une opération hybride. La seconde serait de considérer que les migrations ne peuvent jamais être intégrées aux rapports de puissance. La réalité se situe entre ces deux extrêmes.
Les mobilisations migratoires peuvent être largement spontanées tout en étant susceptibles d’être exploitées politiquement. Une frontière momentanément perçue comme ouverte peut produire un effet d’appel massif. Les réseaux sociaux peuvent accélérer cette perception. Les réseaux de passeurs peuvent amplifier le phénomène. Les autorités des pays d’origine ou de transit peuvent, volontairement ou non, contribuer à créer les conditions permettant son développement. La frontière devient alors un espace où interagissent plusieurs niveaux de causalité.
C’est précisément cette complexité qui rend la crise de 2026 particulièrement intéressante d’un point de vue géostratégique.
De la crise migratoire à la conflictualité hybride
La notion de conflictualité hybride permet d’aller plus loin dans l’analyse. Les conflits contemporains ne se limitent plus à l’affrontement militaire entre forces armées. Les États peuvent désormais chercher à influencer le comportement de leurs adversaires à travers une combinaison de moyens économiques, informationnels, diplomatiques, cybernétiques et sociaux.
Dans ce contexte, les migrations peuvent devenir un élément d’une stratégie de pression située sous le seuil du conflit armé.
L’intérêt stratégique d’une telle approche est évident. Une crise migratoire massive peut mobiliser les forces de sécurité sans nécessiter le moindre affrontement militaire. Elle peut saturer les capacités administratives, provoquer une crise politique intérieure, générer des tensions entre États et attirer l’attention des institutions internationales. Elle produit donc des coûts pour l’État cible.
Dans le cas de Ceuta, une mobilisation de plusieurs dizaines de milliers de personnes crée nécessairement une situation exceptionnelle. Les autorités doivent assurer la surveillance de la frontière, organiser l’accueil ou le retour des personnes, protéger les mineurs, gérer les victimes et maintenir l’ordre public. La crise devient simultanément humanitaire, sécuritaire, administrative et diplomatique. C’est précisément cette multiplication des dimensions qui constitue le caractère hybride de la situation.
L’élément informationnel est également déterminant. Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui à une information, une rumeur ou une vidéo de circuler extrêmement rapidement. Une frontière perçue comme temporairement accessible peut provoquer une mobilisation collective en quelques heures. La dynamique migratoire devient alors en partie une dynamique informationnelle. La frontière contemporaine doit donc être comprise comme un espace physique et numérique.
Le contrôle d’une frontière ne consiste plus uniquement à surveiller les barrières ou les points de passage. Il implique également la capacité à comprendre les informations qui circulent autour de cette frontière et la manière dont elles influencent les comportements collectifs.
2021-2026 : la mémoire stratégique de Ceuta
La crise de 2026 ne peut être comprise sans revenir sur celle de 2021.
En mai 2021, plus de 8 000 personnes avaient franchi la frontière de Ceuta en quelques jours. L’événement s’était déroulé dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre l’Espagne et le Maroc. Plusieurs analyses avaient alors souligné le caractère exceptionnel de la mobilisation et son potentiel de pression politique.
Des travaux académiques consacrés à cette période ont montré que la frontière de Ceuta pouvait devenir le lieu d’une confrontation indirecte entre les deux États. L’externalisation du contrôle migratoire avait alors donné au Maroc une capacité particulière d’influence sur la politique espagnole.
La crise de 2021 avait également démontré une autre caractéristique fondamentale des relations migratoires : les instruments de contrôle peuvent être réversibles. Un État peut renforcer la surveillance d’une frontière, puis réduire temporairement cette surveillance, produisant des effets immédiats sur les flux. La crise de 2026 intervient donc dans un environnement déjà marqué par cette expérience.
Il serait cependant erroné de considérer que la répétition d’un phénomène constitue automatiquement la preuve d’une stratégie identique. Les contextes politiques peuvent différer, les acteurs peuvent être différents et les facteurs sociaux peuvent évoluer. Mais le précédent de 2021 demeure essentiel parce qu’il a transformé Ceuta en référence stratégique dans les relations hispano-marocaines.La mémoire d’une crise modifie en effet la perception des crises suivantes.
Lorsqu’un gouvernement sait qu’une frontière peut devenir un point de pression, il l’intègre nécessairement à sa planification stratégique. De même, lorsqu’un État sait que son partenaire considère la gestion migratoire comme une question prioritaire, il dispose d’une connaissance supplémentaire des vulnérabilités de ce partenaire. La frontière devient donc un espace d’apprentissage stratégique.
La crise de 2026 : un changement d’échelle
Ce qui distingue principalement la crise de 2026 est son ampleur. Les chiffres communiqués par les autorités espagnoles évoquent environ 72 000 franchissements et environ 70 000 retours vers le Maroc en quelques jours. Même si les chiffres doivent être considérés avec prudence en raison du caractère évolutif de la situation, l’ordre de grandeur suffit à démontrer qu’il ne s’agit pas d’un mouvement migratoire ordinaire. La rapidité des retours constitue également un élément analytique important.
Une partie considérable des personnes ayant franchi la frontière ne semble pas avoir eu le temps de s’installer durablement à Ceuta. Cela suggère l’existence d’une dynamique de mobilisation différente d’une migration classique fondée sur un projet individuel d’installation. Les facteurs informationnels et collectifs deviennent dès lors particulièrement importants.
Une représentation selon laquelle la frontière serait temporairement accessible peut suffire à produire une mobilisation massive. Une telle dynamique peut ensuite devenir autoalimentée : plus les individus voient d’autres personnes franchir la frontière, plus ils peuvent percevoir le passage comme possible, ce qui augmente à son tour le nombre de candidats au franchissement. Ce phénomène peut être décrit comme un effet de seuil.
Une frontière très contrôlée peut soudainement connaître une augmentation exponentielle des tentatives de passage dès lors qu’une perception collective de son accessibilité apparaît. Ce mécanisme constitue une vulnérabilité majeure pour les États.
Une crise humanitaire au cœur d’un affrontement géopolitique
L’analyse géostratégique ne doit toutefois pas conduire à effacer la dimension humaine de la crise. Les dizaines de décès enregistrés lors de la mobilisation de 2026 rappellent brutalement que les frontières ne sont pas seulement des espaces de confrontation entre États. Elles sont également des lieux où se concentrent les conséquences humaines des déséquilibres géopolitiques.
Les personnes qui tentent de franchir la frontière ne doivent pas être réduites à des instruments stratégiques. Elles constituent des acteurs humains confrontés à des contraintes économiques, sociales, politiques et familiales.Cette dimension est particulièrement importante dans le cas des mineurs non accompagnés.
La présence d’environ un millier de mineurs restés à Ceuta après le reflux massif des arrivées illustre la difficulté de concilier contrôle frontalier et protection des personnes vulnérables.La crise révèle ainsi une tension entre deux impératifs.D’un côté, l’État cherche à protéger son territoire et à empêcher les franchissements irréguliers. De l’autre, il doit respecter ses obligations humanitaires et juridiques.
Cette tension est l’une des caractéristiques fondamentales de la gouvernance contemporaine des frontières. Elle peut également devenir une source de vulnérabilité politique. Plus les mesures de contrôle sont visibles et coercitives, plus elles peuvent susciter des critiques concernant les droits humains. Inversement, une politique considérée comme trop permissive peut provoquer des tensions politiques internes.
La gestion de la frontière devient donc un exercice d’équilibre stratégique.
Madrid, Rabat et Bruxelles : une crise triangulaire
La dimension la plus importante de la crise réside peut-être dans sa transformation d’une question bilatérale en problème européen.
Pour Madrid, Ceuta constitue d’abord une question de souveraineté et de sécurité nationale. Pour Rabat, la question s’inscrit dans une relation plus large avec l’Espagne et dans sa conception de l’espace nord-africain. Pour Bruxelles, la crise concerne la protection d’une frontière extérieure de l’Union.Trois niveaux de décision se superposent donc. Cette configuration peut produire des divergences. L’Espagne souhaite une solidarité européenne immédiate, l’Union européenne cherche à éviter qu’un État membre ne soit confronté seul à une crise touchant l’ensemble de l’espace Schengen et Le Maroc, quant à lui, demeure un partenaire stratégique indispensable pour plusieurs dossiers européens. Cette situation crée une équation particulièrement complexe.
L’Europe doit soutenir l’Espagne sans dégrader sa relation avec le Maroc. Elle doit défendre le principe de protection des frontières tout en maintenant une coopération migratoire avec un État dont elle dépend partiellement. Elle doit également éviter que la question migratoire ne devienne un facteur permanent de confrontation diplomatique. La crise de Ceuta illustre ainsi les limites d’une approche purement nationale de la sécurité frontalière.
Le paradoxe européen de l’externalisation
La crise permet finalement d’identifier une contradiction structurelle de la politique migratoire européenne. L’Union européenne cherche à renforcer le contrôle de ses frontières extérieures mais dépend simultanément de pays situés à l’extérieur de son territoire pour assurer une partie de ce contrôle. Cette dépendance produit un paradoxe : plus l’Europe externalise sa frontière, plus elle dépend de la coopération de ceux qui se trouvent de l’autre côté.
La coopération avec le Maroc demeure évidemment nécessaire. La solution ne réside pas dans une rupture avec les partenaires méditerranéens. Mais l’Europe doit éviter que la coopération ne se transforme en dépendance critique. Une politique stratégique plus équilibrée devrait donc combiner coopération extérieure et capacités européennes autonomes. Cela implique notamment le développement de capacités d’anticipation, de renseignement, de surveillance des frontières et de gestion des crises.
L’Union européenne doit être capable de réagir même lorsque la coopération d’un partenaire extérieur devient temporairement insuffisante. Cette question dépasse d’ailleurs la seule relation avec le Maroc. Elle concerne l’ensemble du modèle européen de gestion des frontières.
Ceuta comme laboratoire de la nouvelle géopolitique des frontières
La crise de 2026 permet finalement d’observer une transformation plus profonde de la géopolitique des frontières. Pendant longtemps, les frontières ont été pensées principalement comme des dispositifs de séparation. Aujourd’hui, elles deviennent des espaces d’interaction stratégique. Ceuta illustre cette transformation de manière particulièrement claire.
Une crise migratoire peut produire une crise diplomatique. Une crise diplomatique peut affecter la coopération sécuritaire. Une crise sécuritaire peut produire une crise humanitaire. Une crise humanitaire peut provoquer une mobilisation politique européenne. Une mobilisation politique européenne peut à son tour modifier les relations avec l’État partenaire.
Les différentes dimensions du problème sont donc interdépendantes d’ou la frontière fonctionne comme un système C’est cette interdépendance qui explique pourquoi les migrations peuvent acquérir une valeur stratégique.
L’État qui contrôle une frontière ne contrôle pas seulement les déplacements physiques. Il contrôle également, dans une certaine mesure, le rythme auquel les crises peuvent apparaître. La puissance frontalière devient alors une forme de puissance politique.
Vers une nouvelle doctrine européenne de la résilience frontalière
La crise de Ceuta montre que la réponse européenne ne peut se limiter au renforcement matériel des barrières.La véritable question est celle de la résilience d’où une frontière résiliente doit être capable d’absorber une crise exceptionnelle sans provoquer un effondrement des capacités administratives, sécuritaires ou humanitaires. Cela implique une approche intégrée.
Les capacités de surveillance doivent être renforcées, mais elles doivent être complétées par des capacités d’analyse des réseaux sociaux et des dynamiques informationnelles. Les autorités doivent être capables de détecter les signaux faibles annonçant une mobilisation massive. La coopération avec les États voisins doit également être institutionnalisée afin que les crises ne soient pas gérées uniquement dans l’urgence.
Enfin, l’Union européenne doit développer une véritable doctrine concernant les situations dans lesquelles des mouvements migratoires massifs pourraient être utilisés comme instrument de pression.
Le cadre juridique européen reconnaît désormais explicitement le risque d’instrumentalisation des migrations dans certaines circonstances. Le règlement européen adopté en 2024 définit notamment des situations dans lesquelles un pays tiers ou un acteur hostile facilite les mouvements de ressortissants de pays tiers vers les frontières européennes afin de déstabiliser l’Union ou un État membre.
Cette évolution juridique témoigne d’une transformation de la perception européenne.La migration n’est plus seulement considérée comme une question de politique intérieure ou elle devient également une question de sécurité extérieure.
Conclusion
La crise migratoire de Ceuta de 2026 constitue un révélateur particulièrement puissant des transformations de la géopolitique méditerranéenne et européenne.
Elle montre d’abord que les frontières contemporaines ne peuvent plus être analysées comme de simples dispositifs physiques. Elles constituent des espaces complexes dans lesquels se rencontrent souveraineté, mobilité, sécurité, information, diplomatie et rapports de puissance.
Elle montre ensuite que l’externalisation du contrôle migratoire produit une forme d’interdépendance stratégique. En confiant une partie de la surveillance de ses frontières à des partenaires extérieurs, l’Union européenne accroît son efficacité opérationnelle mais accepte simultanément une nouvelle forme de vulnérabilité.
La crise de Ceuta révèle également que la migration peut, dans certaines circonstances, acquérir une dimension stratégique. Il serait cependant excessif d’affirmer que chaque crise migratoire constitue une opération hybride ou qu’un État est nécessairement à l’origine de chaque mobilisation massive. Dans le cas de 2026, l’hypothèse d’une instrumentalisation politique doit être considérée comme une possibilité stratégique et non comme un fait définitivement établi.
Cette prudence ne diminue pas la portée de l’analyse. Elle permet au contraire de déplacer la question vers un niveau plus fondamental : pourquoi une frontière européenne peut-elle être aussi fortement déstabilisée par un mouvement humain ?
La réponse réside dans l’interdépendance créée par l’externalisation.
Ceuta démontre qu’un État peut disposer d’une frontière matériellement fortifiée tout en demeurant politiquement vulnérable si le contrôle de cette frontière dépend largement d’un partenaire extérieur.
C’est pourquoi la véritable leçon stratégique de Ceuta n’est pas seulement migratoire, elle concerne la souveraineté et la capacité d’un État à contrôler effectivement son environnement stratégique. Elle concerne également la capacité de l’Union européenne à transformer une frontière juridiquement commune en une véritable frontière stratégiquement résiliente.
À cet égard, Ceuta apparaît comme un laboratoire de la conflictualité contemporaine. La pression ne prend plus nécessairement la forme d’une confrontation militaire directe. Elle peut passer par les interdépendances, les mobilités humaines, l’information et les vulnérabilités institutionnelles.
La Méditerranée occidentale apparaît ainsi comme un espace où la puissance se redéfinit. Dans cet espace, la frontière n’est plus seulement une ligne. Elle devient un instrument et Ceuta en constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus révélateurs.



