Après “ le moment unipolaire” : la construction progressive d’un ordre mondial polycentrique

Département des Études, de la Recherche et des Rapports Stratégiques 17/08/2026
Fajraoui NourElhouda
Introduction
La fin de la guerre froide en 1991 constitue l’un des principaux points de rupture de l’histoire contemporaine des relations internationales. La disparition de l’Union soviétique ne marque pas uniquement l’effondrement d’une puissance et la fin d’une confrontation idéologique ; elle entraîne surtout une transformation profonde de la structure du système international. Pendant près d’un demi-siècle, la bipolarité avait organisé les relations entre les principaux acteurs autour de deux centres de puissance disposant de capacités militaires, idéologiques et géopolitiques considérables. Avec la disparition de l’Union soviétique, cette structure s’effondre et laisse place à une configuration dans laquelle les États-Unis disposent d’une concentration exceptionnelle de capacités militaires, économiques, financières, technologiques et diplomatiques. Cette situation, souvent qualifiée de « moment unipolaire », ne signifie cependant pas que Washington contrôle l’ensemble du système international ou que les autres puissances disparaissent de la scène mondiale. Elle désigne plutôt une période au cours de laquelle l’écart entre les capacités américaines et celles des autres grandes puissances atteint un niveau particulièrement important. L’intérêt de cette période réside précisément dans son caractère historique exceptionnel : elle ne constitue pas nécessairement la forme définitive du système international, mais une configuration issue de circonstances particulières et susceptible d’évoluer à mesure que les autres acteurs reconstruisent ou développent leurs propres capacités.
Cette évolution apparaît d’autant plus importante que la mondialisation économique des années 1990 et 2000 va produire un phénomène paradoxal. Alors que l’ouverture des marchés, l’intensification des échanges et la libéralisation des économies contribuent à renforcer la centralité des puissances occidentales, ces mêmes mécanismes permettent à plusieurs économies émergentes d’accumuler progressivement des capacités industrielles, financières et technologiques. La Chine constitue l’exemple le plus significatif de cette transformation. Son insertion dans l’économie mondiale ne s’effectue pas à travers une confrontation directe avec les structures existantes, mais par une utilisation progressive des mécanismes de la mondialisation afin de développer sa base productive, ses infrastructures, ses capacités technologiques et son influence commerciale. L’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001 constitue à cet égard une étape fondamentale, puisqu’elle accélère son intégration dans les chaînes de valeur internationales et contribue à transformer progressivement la géographie économique mondiale. La Chine ne devient donc pas une puissance mondiale en se retirant du système international ; elle renforce d’abord ses capacités en participant à ce système, avant de disposer des moyens nécessaires pour chercher à en influencer certaines règles et certaines institutions.
La trajectoire russe est différente, mais elle participe elle aussi à la remise en question progressive de la configuration issue de 1991. La Russie des années 1990 connaît une réduction considérable de ses capacités économiques et politiques, mais elle conserve plusieurs attributs stratégiques hérités de l’Union soviétique. Son arsenal nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies, son industrie militaire, ses ressources énergétiques et l’immensité de son territoire lui permettent de préserver une capacité d’action internationale significative. La reconstruction de l’État russe au cours des années 2000 s’accompagne alors d’une volonté croissante de restaurer une autonomie stratégique et de défendre l’idée selon laquelle le système international ne devrait pas être organisé autour d’un seul centre de décision. La notion russe de « monde multipolaire » ou de « monde polycentrique » devient progressivement une composante importante de la pensée stratégique de Moscou. La Chine développe parallèlement sa propre conception d’un ordre international fondé sur la multipolarité, la souveraineté et une représentation plus importante des pays en développement. Les deux approches ne sont pas identiques et ne doivent pas être artificiellement confondues, mais elles convergent sur l’idée fondamentale que la distribution mondiale de la puissance a évolué au point de rendre de plus en plus difficile la permanence d’un système organisé autour d’une seule centralité.
Cette transformation ne peut toutefois pas être comprise uniquement à travers la relation entre Washington, Pékin et Moscou. L’un des phénomènes les plus importants du système international contemporain réside justement dans l’émergence de puissances capables de développer leurs propres stratégies sans nécessairement s’inscrire dans un bloc déterminé. L’Inde poursuit une politique d’autonomie stratégique qui lui permet de maintenir simultanément des relations avec les États-Unis, la Russie, l’Europe, la Chine et les pays du Sud. Les monarchies du Golfe développent leurs relations avec Washington tout en renforçant leurs liens économiques avec Pékin et leurs relations énergétiques avec Moscou. La Turquie cherche à maintenir son appartenance aux structures occidentales tout en développant une politique extérieure plus autonome vers l’Eurasie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie centrale. Plusieurs États africains cherchent également à diversifier leurs partenariats économiques, militaires et diplomatiques. Cette multiplication des trajectoires montre que le phénomène contemporain ne peut être réduit à une opposition entre deux ensembles géopolitiques. Il s’agit davantage d’une transformation de la distribution des capacités et d’une multiplication des marges de manœuvre dont disposent certains États.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas simplement de savoir si l’unipolarité américaine a pris fin. Une telle formulation supposerait que la puissance internationale puisse être mesurée à travers une succession mécanique de systèmes dans lesquels une puissance serait remplacée par une autre. Or, l’évolution actuelle est beaucoup plus complexe. Les États-Unis conservent des avantages considérables dans les domaines militaire, financier, technologique et institutionnel, dans le même temps, la Chine possède désormais une capacité industrielle, commerciale et technologique qui modifie profondément la distribution mondiale des ressources de puissance. La Russie conserve une capacité stratégique particulière qui lui permet de jouer un rôle supérieur à ce que son poids économique pourrait laisser supposer. L’Inde s’affirme comme une puissance démographique, économique et diplomatique en pleine expansion, tandis que les puissances régionales du Moyen-Orient, de l’Asie et d’Afrique cherchent à exploiter la multiplication des centres de puissance afin d’élargir leur autonomie. Le système international actuel apparaît ainsi comme une configuration intermédiaire, dans laquelle les structures héritées de l’ordre post-1945 et du moment unipolaire coexistent avec de nouveaux mécanismes de coopération, de concurrence et de redistribution de la puissance.
Dans cette perspective, la problématique centrale consiste à déterminer dans quelle mesure la redistribution mondiale de la puissance traduit une véritable transition de l’ordre unipolaire vers une configuration multipolaire, et quelles formes cette recomposition est susceptible de prendre dans le contexte international actuel.
I. La formation de l’ordre unipolaire et les contradictions de la prééminence américaine
Lorsque l’Union soviétique disparaît en 1991, les États-Unis se retrouvent dans une position internationale particulièrement singulière. Ils disposent d’une capacité militaire mondiale, d’une économie parmi les plus importantes de la planète, d’un système financier fortement internationalisé, d’un réseau d’alliances sans équivalent et d’une avance technologique qui va progressivement devenir encore plus importante avec la révolution numérique. La guerre du Golfe de 1991 constitue l’une des premières manifestations de cette nouvelle configuration. L’intervention internationale menée contre l’Irak démontre alors la capacité américaine à organiser une coalition militaire de grande ampleur et à projeter rapidement des forces dans une région éloignée du territoire national. Pourtant, cette démonstration de puissance ne doit pas être interprétée comme la preuve d’une domination absolue. D’autres acteurs conservent des capacités importantes, notamment la Russie dans le domaine nucléaire, la Chine dans son espace régional et plusieurs puissances européennes dans les domaines économique et diplomatique. Le système international des années 1990 est donc mieux décrit comme un système caractérisé par une prééminence américaine exceptionnelle plutôt que comme un système dans lequel toute capacité autonome aurait disparu.
Cependant, cette configuration contient déjà une contradiction fondamentale. La mondialisation qui renforce la puissance économique occidentale contribue également à déplacer une partie de la production industrielle vers l’Asie. Les entreprises multinationales recherchent de nouveaux espaces de production, les investissements étrangers se multiplient en Chine et dans plusieurs économies émergentes, tandis que les chaînes de valeur internationales deviennent de plus en plus complexes. Le système économique mondial commence ainsi à produire une redistribution silencieuse de la puissance. Ce phénomène est particulièrement important dans le cas chinois, car Pékin transforme progressivement son rôle d’espace de production à bas coût en celui d’un centre industriel capable de développer ses propres capacités scientifiques et technologiques. La Chine ne se contente plus d’exporter des produits manufacturés ; elle développe progressivement des infrastructures, des entreprises nationales, des capacités de recherche et des réseaux commerciaux qui lui permettent de réduire certaines dépendances extérieures.
Cette transformation devient plus visible au début du XXIᵉ siècle. Les attentats du 11 septembre 2001 et les interventions américaines en Afghanistan puis en Irak entraînent une concentration importante de ressources politiques, militaires et financières sur le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Il serait cependant excessif de considérer ces conflits comme la démonstration automatique d’un échec ou d’un déclin de la puissance américaine. Leur importance réside plutôt dans les coûts et les contraintes qu’ils révèlent lorsqu’une puissance tente de convertir une supériorité militaire en résultats politiques durables. La puissance militaire permet de modifier rapidement un rapport de force, mais elle ne garantit pas nécessairement la reconstruction politique, la stabilité institutionnelle ou la transformation durable d’un environnement régional. Cette distinction contribue progressivement à modifier les perceptions internationales de la puissance américaine, notamment dans des régions où les États commencent à considérer la diversification de leurs partenaires comme une stratégie permettant de réduire certaines vulnérabilités.
La crise financière mondiale de 2008 constitue une autre étape importante de cette évolution. Elle ne signifie pas que le système économique américain s’effondre ni que la puissance américaine disparaît. Elle révèle néanmoins les fragilités d’un système financier mondialisé fortement connecté aux marchés occidentaux et accélère les débats sur la représentation des économies émergentes dans les institutions internationales. Pour la Chine et plusieurs pays du Sud global, cette période renforce la nécessité de disposer de mécanismes économiques permettant de réduire certaines vulnérabilités. La création et la montée en puissance des BRICS doivent notamment être replacées dans ce contexte plus large de transformation de la gouvernance économique mondiale. L’enjeu n’est pas encore de remplacer les institutions existantes, mais de faire émerger progressivement d’autres espaces de coordination.
C’est précisément à partir de cette période que la transformation de la structure internationale devient plus difficile à ignorer : La Chine possède désormais une capacité économique beaucoup plus importante qu’au début des années 1990, La Russie a restauré une partie de ses capacités stratégiques, L’Inde accélère son développement, Les États du Golfe disposent de ressources financières considérables, L’Asie devient le principal centre de croissance mondiale d’où la concentration initiale des capacités autour des États-Unis commence ainsi à être progressivement contrebalancée par l’accumulation de capacités dans plusieurs autres régions. Il ne s’agit pas encore d’une multipolarité pleinement constituée, mais les conditions matérielles de cette évolution sont désormais présentes.
II.La montée chinoise et la transformation du centre de gravité mondial
La particularité de la trajectoire chinoise tient au fait qu’elle ne repose pas initialement sur une contestation directe de l’ordre existant. Pékin cherche d’abord à tirer parti de l’ouverture économique internationale pour développer ses capacités nationales. Les réformes économiques, l’industrialisation rapide, l’urbanisation, le développement des infrastructures et l’intégration aux chaînes de valeur mondiales permettent à la Chine d’accumuler progressivement des ressources qui dépassent largement le domaine économique.
Une économie capable de produire à grande échelle acquiert une influence commerciale , une puissance commerciale peut développer des infrastructures logistiques , ces infrastructures peuvent ensuite soutenir des relations diplomatiques plus étroites , enfin l’accumulation économique permet d’investir davantage dans la recherche, la technologie et les capacités militaires. La puissance chinoise s’est ainsi construite par conversion progressive des ressources économiques en capacités stratégiques.
Cette évolution explique pourquoi l’ascension chinoise ne peut être mesurée uniquement à travers le produit intérieur brut. Ce qui transforme véritablement la position de Pékin dans le système international est l’accumulation simultanée de plusieurs formes de puissance. La Chine est devenue un acteur central du commerce mondial, un partenaire économique majeur pour de nombreux États d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine, un investisseur important dans les infrastructures et un acteur technologique capable de concurrencer certaines entreprises occidentales dans plusieurs secteurs. Cette diversification des capacités modifie progressivement la structure des interdépendances.
Des États qui dépendaient auparavant principalement des marchés et des capitaux occidentaux disposent désormais d’autres possibilités économiques d’où les Nouvelles routes de la soie illustrent parfaitement cette logique. Leur importance géopolitique ne réside pas seulement dans le volume des investissements chinois, mais dans la volonté de construire des réseaux reliant plusieurs espaces économiques. Les ports, les chemins de fer, les corridors terrestres, les infrastructures énergétiques et les réseaux numériques créent progressivement une géographie dans laquelle l’Asie occupe une place centrale. La Chine ne cherche donc pas uniquement à exporter des marchandises ; elle participe à l’organisation des infrastructures permettant la circulation de ces marchandises. La puissance devient alors une question de connectivité. Celui qui contribue à organiser les flux possède une capacité d’influence différente de celle qui repose simplement sur la possession d’un territoire.
Cette dimension géoéconomique prend une importance particulière en Eurasie. Les corridors reliant la Chine à l’Asie centrale, à la Russie, au Moyen-Orient et à l’Europe contribuent à réduire certaines contraintes géographiques tout en créant de nouvelles interdépendances. La Chine développe parallèlement des relations avec les États du Golfe, qui constituent des fournisseurs énergétiques importants et des partenaires financiers. Elle renforce ses relations avec l’Iran, développe ses échanges avec l’Afrique et approfondit ses relations avec l’Asie du Sud-Est. Cette extension géographique ne signifie pas que Pékin cherche à créer un bloc homogène autour de lui mais elle traduit plutôt une volonté de disposer d’un environnement international suffisamment diversifié pour réduire les vulnérabilités liées à une dépendance excessive à l’égard d’un seul espace économique.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’évolution du discours chinois sur la multipolarité. Pékin présente de plus en plus le système international comme un espace dans lequel plusieurs centres de puissance doivent pouvoir participer à la gouvernance mondiale. Cette conception repose sur des notions telles que la souveraineté, le développement, le multilatéralisme et la réforme des institutions internationales. La Chine ne présente pas nécessairement son projet comme la destruction des institutions existantes. Elle défend plutôt l’idée que celles-ci doivent être adaptées à une distribution mondiale de la puissance qui a changé depuis 1945. Cette distinction est fondamentale, car elle permet de comprendre pourquoi Pékin continue de soutenir le rôle des Nations unies tout en demandant une représentation accrue des pays en développement.
La conception chinoise de la multipolarité est donc étroitement liée à une autre transformation : l’affirmation du Sud global. Dans la perspective chinoise, la montée des économies émergentes n’est pas seulement une conséquence de la croissance économique ; elle constitue également un changement dans la structure politique du système international. Plus les États d’Asie, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine développent leurs capacités, plus il devient difficile de maintenir une gouvernance mondiale dans laquelle les décisions essentielles seraient définies principalement par un nombre limité de puissances.
III. La Russie : de la contraction post-soviétique à la défense d’un monde polycentrique
La trajectoire russe doit être analysée parallèlement à celle de la Chine, mais sans les confondre. Après 1991, la Russie connaît une contraction profonde de ses capacités économiques et de son influence internationale. La décennie 1990 est marquée par des transformations économiques et institutionnelles majeures, tandis que Moscou tente de redéfinir sa place dans un environnement international dominé par les États-Unis et marqué par l’élargissement progressif des structures euro-atlantiques. Pourtant, malgré cette contraction, la Russie conserve des attributs de puissance qui la distinguent des autres États issus de l’Union soviétique. Son arsenal nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité, ses capacités militaires, ses ressources énergétiques et sa profondeur territoriale constituent les fondements d’une autonomie stratégique que Moscou cherche progressivement à reconstruire.
À partir des années 2000, la Russie entreprend donc une reconstruction de sa capacité étatique et stratégique. Les revenus énergétiques jouent un rôle important dans cette évolution, mais ils ne constituent qu’une partie de l’explication. La modernisation de certaines capacités militaires, la restructuration de l’État et la volonté de maintenir une influence dans l’espace post-soviétique participent également à cette stratégie. La Russie ne retrouve pas la structure de puissance de l’Union soviétique et ne dispose pas de la même capacité économique que les États-Unis ou la Chine. Son influence repose davantage sur une concentration de capacités dans certains secteurs particulièrement sensibles : défense, nucléaire, énergie, diplomatie et géographie stratégique.
La dimension eurasiatique devient alors essentielle. La Russie se trouve géographiquement au croisement de plusieurs espaces : Europe, Caucase, Asie centrale, Arctique et Asie orientale. Cette position lui donne une importance particulière dans les dynamiques de connectivité continentale. Le développement des relations avec la Chine constitue dans ce contexte une évolution majeure. Les deux pays partagent une frontière immense, des intérêts économiques complémentaires et une convergence sur certaines questions relatives à la souveraineté et à la gouvernance mondiale. Leur coopération énergétique s’est approfondie et les échanges commerciaux ont augmenté, tandis que les deux États renforcent leur coordination au sein de différentes organisations multilatérales.
Cette relation ne doit toutefois pas être interprétée comme une alliance reproduisant les structures de la guerre froide. La Chine et la Russie ne constituent pas un bloc idéologique homogène et leurs intérêts ne sont pas identiques. Pékin cherche principalement à préserver un environnement favorable à son développement économique et technologique, tandis que Moscou accorde une importance particulièrement élevée à la sécurité stratégique et à l’équilibre militaire. Leur rapprochement est donc mieux compris comme une convergence d’intérêts dans un système international en transformation. Cette nuance est essentielle, car elle permet de comprendre pourquoi la relation peut être profonde sans être nécessairement identique à une alliance classique.
IV.L’ordre mondial actuel : entre permanence des structures occidentales et émergence de nouveaux centres
L’ordre international contemporain ne saurait être interprété comme ayant déjà opéré une substitution entre les principaux centres de puissance, la distribution actuelle des capacités demeurant caractérisée par la coexistence de plusieurs pôles disposant de ressources et d’influences différenciées.
Les États-Unis disposent encore d’une puissance militaire considérable, d’une économie majeure, d’un réseau d’alliances dense, d’une monnaie internationale centrale et de capacités technologiques importantes. L’Europe conserve également une puissance économique, réglementaire et commerciale significative. Les institutions internationales héritées de l’après-Seconde Guerre mondiale continuent d’organiser une grande partie des relations internationales. Cependant, ces structures coexistent désormais avec une pluralité de mécanismes qui reflètent l’évolution de la distribution mondiale de la puissance. Les BRICS ont élargi leur composition et cherchent à renforcer la coopération entre économies émergentes. L’Organisation de coopération de Shanghai rassemble plusieurs États majeurs d’Eurasie. Les échanges en monnaies nationales progressent dans certaines relations bilatérales. De nouveaux corridors commerciaux apparaissent. Les banques de développement et les mécanismes financiers régionaux se multiplient. La Chine développe des initiatives internationales dans les domaines de la sécurité, du développement et de la gouvernance mondiale. La Russie cherche à renforcer les institutions eurasiatiques et les relations avec le Sud global.
Le résultat n’est pas un système alternatif complet, mais une architecture internationale de plus en plus superposée. Les mêmes États peuvent appartenir simultanément à plusieurs organisations dont les objectifs ne sont pas identiques. L’Inde peut participer aux BRICS tout en approfondissant ses relations avec les États-Unis. Les États du Golfe peuvent coopérer avec Washington tout en développant leurs relations avec Pékin et Moscou. La Turquie peut rester membre de l’OTAN tout en renforçant ses relations avec la Russie et l’Asie. Cette superposition institutionnelle est l’une des caractéristiques les plus importantes de l’ordre mondial actuel.
Elle signifie que la logique des blocs rigides de la guerre froide ne correspond plus entièrement au fonctionnement du système contemporain. Les États développent de plus en plus des relations sectorielles. Ils peuvent coopérer avec un partenaire dans le domaine énergétique, avec un autre dans le domaine militaire, avec un troisième dans les infrastructures et avec un quatrième dans le domaine technologique. La politique étrangère devient ainsi plus flexible et plus transactionnelle.
Cette évolution permet également de comprendre pourquoi le terme de « Sud global » doit être utilisé avec prudence. Le Sud global n’est pas un bloc politique homogène. Les intérêts de l’Inde ne sont pas ceux de la Chine, ceux de l’Arabie saoudite ne sont pas ceux de l’Iran, ceux du Brésil ne sont pas ceux de la Russie , ceux des États africains ne sont pas identiques entre eux. Ce qui rapproche ces acteurs est moins une idéologie commune qu’une volonté croissante de participer davantage à la définition des règles internationales et de disposer d’une plus grande autonomie dans leurs choix extérieurs.
Ainsi, l’ordre mondial actuel apparaît comme un ordre hybride, dans lequel les structures de l’ancien système demeurent puissantes alors que de nouveaux centres de puissance se développent. La véritable transformation réside donc moins dans la disparition d’un ordre que dans la coexistence de plusieurs architectures.
Conclusion
L’évolution du système international depuis 1991 ne correspond finalement ni à une simple succession de puissances dominantes ni à une rupture brutale entre un ancien monde occidental et un nouveau monde oriental. Elle correspond à un processus plus lent de redistribution des capacités. La période qui suit la fin de la guerre froide a été marquée par une prééminence américaine exceptionnelle, mais cette configuration a progressivement été transformée par la mondialisation, l’ascension des économies asiatiques, la reconstruction de certaines capacités russes et l’affirmation de puissances intermédiaires.
La Chine occupe une position particulière dans cette transformation parce qu’elle constitue le principal exemple d’un État ayant converti progressivement son intégration à la mondialisation en capacités industrielles, technologiques, financières et diplomatiques. La Russie suit une trajectoire différente, davantage centrée sur les capacités militaires, nucléaires, énergétiques et stratégiques. Leur rapprochement ne signifie cependant pas la création d’un nouveau bloc homogène. Il reflète plutôt une convergence autour de certaines conceptions du système international, notamment l’idée qu’un monde composé de plusieurs centres de puissance devrait disposer d’une gouvernance plus représentative.
La transformation dépasse néanmoins largement le cadre sino-russe. L’Inde, les puissances du Golfe, la Turquie, les États africains et d’autres puissances intermédiaires jouent un rôle croissant dans la recomposition du système. Leur stratégie consiste souvent moins à choisir entre deux pôles qu’à maintenir plusieurs relations simultanément. Cette logique de multi-alignement représente probablement l’une des caractéristiques les plus significatives de l’ordre international actuel.
Le monde de 2026 ne peut donc être décrit ni comme le prolongement intact de l’unipolarité des années 1990, ni comme un système multipolaire totalement constitué. Il se trouve dans un espace intermédiaire où plusieurs structures coexistent. Les États-Unis demeurent une puissance centrale, mais la Chine a atteint une capacité suffisante pour modifier profondément la distribution économique et technologique mondiale. La Russie conserve une capacité stratégique majeure. L’Inde s’affirme progressivement comme un centre autonome. Les puissances du Moyen-Orient développent leurs propres stratégies. L’Afrique acquiert une importance croissante dans les calculs géoéconomiques et géopolitiques. Les BRICS et les organisations eurasiatiques participent à la diversification des espaces de coopération.
L’enjeu du XXIᵉ siècle sera ainsi moins de déterminer quelle puissance remportera une confrontation globale que de comprendre comment plusieurs centres de puissance pourront coexister dans un même système. La question essentielle ne sera plus seulement celle de la hiérarchie, mais celle de la coexistence, de l’équilibre, de la négociation et de la gestion des interdépendances. C’est précisément dans cette zone d’incertitude que se construit l’ordre international actuel : un ordre encore marqué par les structures héritées du passé, mais progressivement transformé par la montée de nouveaux centres de puissance et par la volonté croissante d’États non occidentaux de participer à la définition de leur propre environnement stratégique.



