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Implications géopolitiques de l’engagement turc en Libye : projection de puissance et ambitions maritimes en Méditerranée

Introduction:

Située au cœur de l’Afrique du Nord et ouverte sur la Méditerranée, la Libye occupe une position géographique particulièrement stratégique. Elle constitue un espace de jonction entre le Maghreb, l’Europe, le Sahel et le Moyen-Orient, tout en partageant ses frontières avec six États africains : l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, l’Algérie et la Tunisie. Cette configuration fait de la Libye un espace de circulation et de projection stratégique, où se croisent des enjeux terrestres, maritimes et sécuritaires.

La géopolitique libyenne ne peut être dissociée du contrôle des espaces stratégiques, notamment des frontières, des routes de circulation et des espaces maritimes, mais également de la maîtrise des ressources naturelles et énergétiques. La Libye dispose en effet d’importantes ressources en hydrocarbures, ce qui renforce son poids stratégique dans l’espace méditerranéen. Sa proximité avec l’Europe lui confère également une importance particulière dans les équilibres énergétiques régionaux. Cette situation explique l’intérêt porté au pays par plusieurs puissances, parmi lesquelles les États-Unis, les États européens, la Russie, la Chine, la Turquie, l’Égypte et l’Algérie. Leurs intérêts ne sont pas nécessairement convergents et concernent, selon les acteurs, les dimensions politique, sécuritaire, économique, énergétique ou maritime.

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, cette importance stratégique s’est accentuée avec la fragmentation du pouvoir libyen et l’internationalisation progressive du conflit. La rivalité entre les différentes autorités et forces présentes sur le territoire a ouvert un espace d’intervention à plusieurs puissances étrangères. La Turquie s’est progressivement imposée dans cette configuration comme l’un des acteurs extérieurs les plus actifs. Son engagement repose sur une combinaison d’instruments diplomatiques, militaires, économiques et maritimes. L’étude de cette présence permet ainsi de comprendre comment Ankara cherche à consolider ses intérêts en Afrique du Nord tout en renforçant sa position dans les rapports de force en Méditerranée.

La question qui se pose dès lors est la suivante : dans quelle mesure l’engagement turc en Libye constitue-t-il un instrument de projection de puissance permettant à Ankara de défendre ses intérêts stratégiques, économiques et maritimes en Méditerranée ?

Pour répondre à cette problématique, il convient d’abord de revenir sur la construction historique et géopolitique de la présence turque en Libye, avant d’analyser les intérêts stratégiques qui sous-tendent cet engagement et, enfin, d’examiner la dimension maritime de la politique turque et ses répercussions sur les équilibres méditerranéens.

I. La construction historique et géopolitique de la présence turque en Libye:

La présence turque en Libye ne constitue pas un phénomène entièrement nouveau. Elle s’inscrit dans une profondeur historique qui remonte à la période ottomane. La conquête de Tripoli en 1551 avait permis à l’Empire ottoman d’établir son autorité sur une partie du territoire libyen. Cette présence s’est progressivement consolidée, notamment au XIXe siècle, alors que l’Empire cherchait à préserver ses positions face à l’avancée des puissances européennes. L’influence ottomane s’est notamment manifestée dans les activités commerciales de villes côtières telles que Misrata, ainsi que dans différentes régions du pays. Cette période prend fin avec l’intervention italienne de 1911 et le traité de Lausanne-Ouchy de 1912, qui marque la perte de la Libye par l’Empire ottoman.

Cet héritage historique constitue aujourd’hui un élément régulièrement mobilisé dans les analyses consacrées à la politique étrangère turque, notamment pour expliquer l’attention accordée par Ankara à l’Afrique du Nord et à la Méditerranée. Il convient néanmoins de distinguer la référence historique aux anciennes zones d’influence ottomanes des objectifs contemporains de la Turquie, qui reposent également sur des considérations économiques, énergétiques, sécuritaires et stratégiques.

La situation libyenne issue de 2011 a précisément créé un environnement favorable à l’intervention de puissances extérieures. L’effondrement des structures étatiques et la multiplication des acteurs armés ont progressivement transformé le pays en un espace de rivalités internes et internationales. La fragmentation politique, les affrontements entre groupes armés et les divergences entre les différentes autorités libyennes ont été accompagnés d’une internationalisation du conflit. Selon l’analyse d’Ella Aslı Kiremitçi, le retrait relatif des États-Unis et les divisions européennes ont également contribué à créer un espace d’action dans lequel la Turquie et la Russie ont accru leur influence.

C’est dans ce contexte que les relations entre Ankara et les autorités de Tripoli se sont progressivement renforcées. La Turquie a développé une politique visant à maintenir et à étendre sa présence en Libye, en combinant relations diplomatiques, coopération économique et engagement militaire. Le rapprochement avec le Gouvernement d’union nationale dirigé par Fayez al-Sarraj constitue un tournant majeur dans cette évolution. En novembre 2019, Ankara et le gouvernement de Tripoli ont signé deux mémorandums d’accord : le premier portait sur la coopération militaire et sécuritaire, tandis que le second concernait la délimitation des zones de juridiction maritime entre les deux pays.

La signature de ces deux accords traduit la complémentarité entre les dimensions terrestre et maritime de la stratégie turque. Le volet sécuritaire a fourni le cadre juridique invoqué par Ankara pour renforcer son soutien au gouvernement de Tripoli, alors confronté à l’offensive des forces de Khalifa Haftar. La coopération militaire turco-libyenne a ensuite contribué à modifier le rapport de force autour de Tripoli. Les accords conclus ont ainsi permis à la Turquie de transformer son soutien politique en présence concrète sur le terrain. Les sources consacrées à cette période décrivent cette intervention comme un élément majeur de l’affirmation de la Turquie comme acteur incontournable du conflit libyen.

II.Les intérêts stratégiques, économiques, énergétiques et maritimes de la Turquie en Libye et en Méditerranée:

Cette implication ne répond toutefois pas uniquement à des considérations militaires. La Libye représente également pour Ankara un espace permettant de renforcer ses intérêts économiques, énergétiques et géopolitiques. La Turquie, qui dépend largement des importations d’hydrocarbures pour satisfaire ses besoins énergétiques, cherche depuis plusieurs années à renforcer sa position dans les circuits régionaux d’approvisionnement et de transit. La Libye apparaît dès lors comme un espace particulièrement important dans cette stratégie, en raison de ses ressources énergétiques, de sa position géographique et de son ouverture sur la Méditerranée. L’objectif affiché par Recep Tayyip Erdogan de faire de la Turquie un pôle majeur de l’approvisionnement énergétique régional s’inscrit dans cette logique.

La dimension maritime constitue cependant l’un des aspects les plus stratégiques de cet engagement. L’accord de délimitation maritime conclu en novembre 2019 entre la Turquie et le gouvernement de Tripoli a profondément modifié les rapports de force autour de la Méditerranée orientale. Ankara considère cet accord comme un moyen de défendre ses intérêts maritimes et ses droits en Méditerranée. De leur côté, la Grèce et Chypre contestent cette délimitation, tandis que d’autres acteurs régionaux et européens ont exprimé leur opposition ou leurs réserves. L’enjeu dépasse ainsi la seule relation bilatérale entre Ankara et Tripoli et concerne directement la répartition des espaces maritimes de la Méditerranée orientale.

Cette région est devenue depuis plusieurs années un espace majeur de compétition énergétique. Les découvertes et les perspectives d’exploitation d’hydrocarbures ont renforcé l’importance stratégique de la zone, notamment autour de Chypre. L’accord turco-libyen permet à Ankara de renforcer sa position dans cette compétition et de contester certaines configurations maritimes qu’elle considère comme défavorables à ses intérêts. Cette dimension énergétique s’est davantage concrétisée en octobre 2022, lorsque la Turquie et le gouvernement de Tripoli ont signé un accord portant sur la prospection d’hydrocarbures dans les eaux libyennes: cet accord visait notamment à développer des projets liés à l’exploration, à la production et au transport du pétrole et du gaz. Il constitue ainsi une prolongation de la dynamique engagée avec l’accord maritime de 2019.

La dimension maritime de la politique turque peut également être mise en perspective avec la doctrine de la « Mavi Vatan », ou « Patrie bleue », qui accorde une importance particulière à la défense des intérêts maritimes de la Turquie. Dans cette perspective, la Méditerranée orientale et la mer Égée deviennent des espaces essentiels de projection de puissance. Le contrôle des routes maritimes, la protection des intérêts énergétiques et la capacité à maintenir une présence navale constituent alors plusieurs instruments de la politique étrangère turque.

La référence à la pensée de l’amiral américain Alfred Thayer Mahan permet d’éclairer cette dimension. Dans son analyse du « Sea Power », Mahan soulignait l’importance de la maîtrise des espaces maritimes dans la puissance des États. Appliquée au cas turc, cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi la Méditerranée occupe une place croissante dans la stratégie d’Ankara. La présence navale, les accords maritimes et les projets énergétiques apparaissent ainsi comme plusieurs composantes d’une même politique visant à réduire le sentiment d’enclavement stratégique de la Turquie et à accroître sa capacité d’action dans son environnement régional.

Toutefois, la Grèce, l’Égypte, Chypre et plusieurs acteurs européens contestent différents aspects de l’engagement turc en Libye et de sa politique maritime. La question des accords maritimes est notamment devenue un point de tension dans les relations entre Ankara et Athènes. En réaction à l’affirmation des intérêts turcs en Méditerranée orientale, la Grèce, Chypre et l’entité sionistel ont également développé leur coopération énergétique, notamment autour du projet de gazoduc EastMed. Cette évolution illustre la manière dont les initiatives turques participent à une recomposition des alliances et des partenariats dans l’espace méditerranéen.

L’utilisation de ports libyens constitue une autre dimension de cette présence maritime. Le cas du port d’Al-Khoms, à l’est de Tripoli, illustre les préoccupations suscitées par l’approfondissement de la présence turque. Des manifestations locales ont notamment été rapportées en réaction à cette évolution, tandis que l’Égypte a exprimé des réserves quant à l’impact d’une telle présence sur les relations turco-égyptiennes.

Au-delà de la question maritime, l’engagement turc en Libye s’inscrit donc dans un environnement marqué par une forte concurrence internationale. La Russie, l’Égypte, les Émirats arabes unis, les puissances européennes et d’autres acteurs poursuivent leurs propres intérêts sur le territoire libyen. La Libye devient ainsi un espace où les rivalités locales se combinent avec des compétitions régionales et internationales.

La présence militaire turque a notamment suscité des critiques concernant les forces étrangères présentes en Libye. Ankara défend pour sa part la légalité de sa présence en invoquant les accords conclus avec le gouvernement libyen de Tripoli. Le porte-parole de la présidence turque Ibrahim Kalin a ainsi présenté les militaires turcs comme une « force de stabilité », tout en distinguant leur présence de celle des mercenaires étrangers. Ces positions illustrent le contraste entre le discours d’Ankara sur son rôle en Libye et les critiques formulées par certains acteurs internationaux.

La stratégie turque en Libye apparaît ainsi à la croisée de plusieurs logiques. Elle répond d’abord à des intérêts nationaux liés à la sécurité, à l’énergie et à la position géographique de la Turquie. Elle s’inscrit ensuite dans une politique de projection de puissance qui dépasse les frontières immédiates du pays. Enfin, elle participe à une compétition plus large pour l’accès aux espaces maritimes et aux ressources énergétiques de la Méditerranée orientale.

Dans cette perspective, la Libye peut être considérée comme un point d’articulation entre la politique méditerranéenne de la Turquie et son ouverture croissante vers l’Afrique. La Turquie cherche ainsi à consolider sa position en Libye afin d’en faire un partenaire privilégié et un possible point d’appui pour étendre son influence sur le continent africain.

L’implication turque en Libye ne peut donc être réduite à une intervention militaire destinée à soutenir une partie au conflit. Elle repose sur un ensemble de leviers complémentaires : diplomatie, coopération sécuritaire, présence militaire, partenariats économiques, intérêts énergétiques et stratégie maritime. L’accord de délimitation maritime de 2019 constitue à cet égard un élément central, puisqu’il relie directement le dossier libyen aux ambitions turques en Méditerranée orientale et inscrit l’engagement d’Ankara dans une dynamique plus large de projection de puissance régionale.

 

Conclusion:

Depuis 2011, la fragmentation de la Libye a favorisé l’intervention de nombreuses puissances extérieures et transformé le pays en un espace de compétition géopolitique. Dans cet environnement, la Turquie a progressivement construit une présence durable, en s’appuyant notamment sur ses relations avec les autorités de Tripoli. Son engagement répond à des intérêts multiples, allant de la sécurité à l’économie en passant par l’énergie et les espaces maritimes.

La dimension maritime apparaît finalement comme l’un des principaux axes de cette stratégie. En associant l’accord de délimitation de 2019, la coopération énergétique et la présence navale, Ankara cherche à défendre ses intérêts en Méditerranée orientale et à renforcer sa capacité d’action dans une région marquée par une compétition croissante. Cette politique contribue parallèlement à la recomposition des rapports de force entre la Turquie, la Grèce, l’Égypte, Chypre, l’entité sioet plusieurs puissances européennes.

La Libye apparaît ainsi comme un espace où se rencontrent les ambitions nationales turques, les rivalités méditerranéennes et les dynamiques de puissance en Afrique du Nord. L’évolution future de cette présence dépendra toutefois de la trajectoire politique de la Libye, de l’évolution des rapports entre les différentes autorités libyennes et de la capacité des acteurs régionaux à trouver un équilibre autour des questions énergétiques et maritimes.

 

références:

Pr Aomar BAGHZOUZ Faculté des Sciences Politiques et Relations Internationales, Université Mouloud MAAMER géopolitique-de-la-crise-libyenne_-enjeux -stratégies-et-prospective, 2022

La Turquie en Libye: article écrit par Ella Aslı Kiremitçi , avril 2023

Le diplomate:  par Hedi Dardour Libye : Vers une nouvelle polarisation stratégique en Méditerranée, 12/02/2026

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